Marque & posture · Business · 6 min de lecture
Comment un mug invendable est devenu un objet de culte à 750 millions
Le même mug : laissé pour mort par sa marque en 2019, on campe la nuit pour l'avoir en 2024. Stanley n'a pas touché au produit. Alors qu'est-ce qui a changé ?
Par Amandine Serani — fondatrice de MIxED Agency
Il est 1 h 40 du matin, et il fait 4 degrés
Devant un Target, un père et sa fille attendent. Il est 1 h 40 du matin. Dehors, 4 degrés. Le magasin ouvre à 8 h.
Et à l'intérieur, il reste à peu près 40 mugs en stock.
Quarante.
Vincent Marcus le filme et le raconte lui-même : « On a passé la nuit devant Target pour le nouveau Stanley Starbucks. Oui, je sais ce que vous pensez. C'est un mug. Pourquoi ? »
C'est un mug. Pourquoi.
Gardez la question. Parce qu'elle devient vertigineuse dès qu'on recule de quatre ans.
Le même mug, la même marque. Sauf qu'en 2019, personne n'en voulait : Stanley l'avait laissé mourir sur une étagère.
Pas arrêté de le fabriquer. Arrêté d'y croire. Le genre de produit qu'on laisse s'éteindre, parce qu'il ne se vend plus.
Abandonné hier. Objet de culte aujourd'hui. Et le produit n'a pas changé d'une vis.
Et ce mort en sursis, Stanley est passé grâce à lui d'environ 73 millions de dollars de chiffre d'affaires à plus de 750 millions en quatre ans.
Faisons-la monter, cette somme, parce que posée à plat elle ne dit rien. Un mug à 40 dollars. Multipliez par les 10 000 unités minimum qu'impose Stanley pour une commande.
Puis par les millions de femmes qui en veulent un, assorti à leur cuisine. 73 millions en 2019. 94 l'année d'après. 194. 402. Et 750 millions, selon CNBC.
Plus de 750 millions. Pour un mug qu'on avait jeté.
Là, j'avoue, j'ai dû relire la courbe deux fois. Un truc qu'on avait laissé crever fait camper des gens dehors en plein hiver.
Et ça me reste en travers, cette question : comment ? Comment un produit que sa propre marque avait abandonné se met à faire dormir des gens sur un parking ?
Et juste derrière, la vraie question, la vôtre : si ça peut arriver à un mug mort, qu'est-ce qui manque, au juste, à votre offre à vous ?
Le bon produit, devant la mauvaise personne
Reprenons l'objet. Au départ, le Quencher, c'est de l'outdoor. Vert métallisé, costaud, pensé pour l'homme qui boit son café chaud au fond de son pick-up.
Invendu. Délaissé.
Le réflexe, là, ce serait de le refaire, non ? De changer le produit.
Sauf que le produit n'a pas bougé. La personne à qui on le montre, oui.
Ashlee LeSueur résume la bascule en une phrase : « Ce mug, c'était un objet du quotidien. Du matin au soir. Il fallait qu'il soit beau chez les gens, dans leur cuisine, avec leur tenue. »
Vous voyez le glissement ? On passe d'un objet qu'on emporte dehors à un objet qui vit dans la maison.
Qui doit aller avec la cuisine. Avec la tenue du jour. Le même mug, mais regardé par d'autres yeux.
Et ces yeux-là, ce sont ceux des femmes de 25 à 50 ans. LeSueur est cash : les ignorer, « c'est passer à côté, parce que ce sont elles qui font tourner l'économie ».
Un objet pensé vert, masculin, chaud. Devenu coloré, féminin, froid. On n'a pas touché au moule. On a changé la cible.
Et c'est là que ça pique, si on est honnête deux secondes. Parce que « mon offre ne décolle pas » ne veut pas dire « mon offre est mauvaise ».
Ça veut souvent dire qu'on la tend à quelqu'un qui n'en a rien à faire. Avant de tout refaire, posez-vous la question la plus bête : à qui je la montre, là ?
Et est-ce qu'elle entre vraiment dans sa vie de tous les jours, ou juste dans mon catalogue ?
Trois clientes que la marque n'écoutait pas
Question suivante. Quand la marque elle-même a lâché l'affaire, qui appuie sur le bouton ?
Pas elle. Trois clientes.
Derrière un blog e-commerce, The Buy Guide, il y a trois femmes. Elles repèrent le mug dès 2017. Elles le relaient.
Et quand Stanley cesse de réassortir, elles ne se taisent pas. Elles reviennent vers la marque avec une idée : et si vous visiez les femmes ?
L'idée ne vient pas du siège. Elle vient de la cliente.
Mais une idée ne suffit pas. Il faut un geste. Et le geste, ici, c'est un pari qui pouvait tout couler.
Stanley impose un minimum de gros : 10 000 unités. Pas une de moins. Les trois femmes commandent.
LeSueur le raconte sans fard : « J'avais l'impression de signer un crédit immobilier. » Toute la trésorerie de la boîte y passe. Plus de l'argent personnel.
Aucune garantie que ça se revende. Juste la conviction que le bon produit se trouvait devant la mauvaise personne depuis le début.
Les 5 000 premiers mugs partent en à peu près quatre jours. Les 5 000 suivants, en une heure.
Une heure.
Du côté de la marque, on finit par dire oui. Matt Navarro, vice-président commerce monde de Stanley : « On a parié sur le fait que le Quencher collait à notre nouvelle stratégie : l'hydratation, la révolution couleur, coller au mode de vie des gens. »
Le verbe, c'est « parié ». Stanley n'a pas eu l'idée. Stanley a eu l'intelligence de dire oui.
Et c'est inconfortable à entendre, parce que vos meilleurs clients vous font sûrement le même cadeau en ce moment. Ils ne vous font pas du SAV. Ils vous envoient un signal.
Le bon réflexe, parfois, c'est juste de dire oui à ce qu'ils vous montrent depuis des mois. Vite. Et en engageant pour de vrai.
Pourquoi se priver de vendre plus
La bonne personne est trouvée. Reste à fabriquer le désir. Et là, Stanley fait un truc qui semble absurde sur le papier.
La marque sort des couleurs en édition limitée. Une fois épuisées, elle ne les réassortit pas. Jamais.
Attendez. On en vendrait bien plus en réimprimant toujours, non ? Allez, réfléchissez trois secondes. Pourquoi se priver volontairement d'un chiffre qui rentre tout seul ?
Parce que c'est exactement ça qui crée le manque. C'est la mécanique des sorties limitées de la sneaker : un coloris de saison, une série courte, et quand c'est fini, c'est fini. Le manque fabrique l'envie.
Terence Reilly, arrivé à la présidence de Stanley en 2020 après sept ans chez Crocs, apporte cette culture-là. Le « Winter Pink » ? Neuf, et explicitement non réassorti une fois écoulé.
Le moteur émotionnel, Reilly le pose sans détour : la cliente « veut que son Quencher assortisse sa tenue, son vernis, sa voiture, son humeur, sa cuisine ».
Et chaque sortie devient un événement. La collab Starbucks × Stanley « Winter Pink », exclusivité Target, débarque le 3 janvier 2024 à 49,95 dollars.
Files d'attente. Campements de nuit. Limite d'un à deux par client. Et à la revente, le mug se négocie jusqu'à environ 234 dollars sur StockX, 300 sur eBay.
À El Paso, selon une créatrice qui filme la scène, le stock part en moins de quatre minutes. Ailleurs, dans une autre vidéo, on entend un employé crier la consigne : deux par personne, pas plus.
Le relais ? Pas de pub télé. Pas de méga-influenceurs payés une fortune. De l'affiliation, des créatrices lifestyle de niche, de l'écoute des réseaux.
De petites voix crédibles. Pas un mégaphone.
Vous n'avez pas besoin d'un budget pub. Vous avez besoin d'une sortie en quantité limitée, d'un vrai rendez-vous, et des bonnes petites voix pour le relayer.
La rareté fabrique le désir mieux que n'importe quelle promo.
L'envers du décor
Maintenant, l'autre face. Parce qu'un moteur réglé pour emballer s'emballe aussi.
La rareté organisée, celle qui crée le désir, crée aussi la cohue. Les bousculades. La revente spéculative.
Dans un Target, Meagan Henagan Howard glisse. Sa Ugg accroche le sol. Elle tombe. Et elle le dit après : « J'ai eu mon Stanley. Mais je ne pourrai plus jamais remettre les pieds dans mon Target. »
Le même levier qui crée l'envie crée le chaos.
Il y a le revers humain, aussi. Le geste fondateur, le « crédit immobilier », pouvait ruiner trois personnes. La belle histoire tient à un pari qui aurait pu tout emporter.
Et puis le revers réputationnel. Début 2024, des créateurs testent les mugs et soulèvent une question : le plomb.
PMI, la maison-mère, reconnaît que le joint sous la base « contient du plomb ». Tout en affirmant qu'il est couvert d'une couche d'acier inoxydable « qui le rend inaccessible aux consommateurs ».
Une action collective (class action) est déposée début février 2024. Le 17 janvier 2025, la juge Tana Lin la rejette : les plaignants n'ont pas démontré de préjudice réel.
Ils ont 45 jours pour amender. Ce n'est pas « Stanley innocenté ». C'est « rejeté, porte laissée ouverte ».
Pas très vendeur, mais vrai : quand ça décolle pour de bon, le succès attire les caméras autant que les avocats.
Ce que je ferais cette semaine, à votre place
Reprenons d'en haut. Le mug n'a pas changé entre 2019 et 2024. Pas une vis.
Ce qui a changé, c'est trois choses : la personne visée, le déclic venu d'une cliente qu'on a enfin écoutée, la rareté mise en scène.
Trois leviers. Zéro coup de chance.
Alors le miroir, le vrai. Et il ne parle pas de Stanley, il parle de vous.
Si votre offre ne décolle pas, la question n'est peut-être pas « est-ce qu'elle est assez bonne ? ». C'est : à qui je la montre ?
Qui me répète déjà, depuis des mois, ce que je devrais faire, et que je n'écoute pas ? Et est-ce que je la rends désirable, ou seulement disponible ?
Disponible, tout le monde l'est. Désirable, presque personne.
Cette semaine, prenez UNE offre qui stagne. Une seule. Et testez un seul des trois leviers ce mois-ci.
Soit vous changez la cible. Soit vous écoutez enfin ce que vos meilleurs clients vous réclament. Soit vous créez un vrai rendez-vous de rareté.
Un levier. Pas trois. Un changement à la fois.
Parce que la leçon de ce mug tient en une ligne : un produit qui ne décolle pas est rarement un mauvais produit. C'est souvent le bon produit, montré à la mauvaise personne.
Changez ça. Pas le produit.

Sources